Vulgarisation scientifique

Notes de lecture sur La Fin du Hasard par I. et G. Bogdanoff.

Ce livre des frères Bogdanoff date d’octobre 2013, donc relativement récent, et m’a été offert. Aussi, je me suis senti obligé de le lire.
Ayant quelques prétentions scientifiques, je me dois de dire au lecteur potentiel des frères Bogdanoff que ce livre m’a déplu, pour plusieurs raisons que je vais expliciter ici.
Mon avis est totalement gratuit et désintéressé : je n’ai pas écrit de livre de vulgarisation concurrent, je n’ai rien à vendre, je ne roule pour aucune chapelle idéologique, qui trouverait dans ce livre des arguments pour ou contre son orthodoxie. Je n’ai, et n’ai jamais eu, aucun litige avec les deux auteurs, qui me sont totalement indifférents.
Simplement, j’ai subi une très forte exposition aux Sciences, tant mathématiques que physiques dans ma jeunesse, et j’en ai gardé des séquelles à l’âge adulte, séquelles irréversibles aux dires de mon entourage.
Je reconnais que la vulgarisation scientifique est une tâche difficile, presque insurmontable : si vous simplifiez trop, vous perdez la substance, si vous ne simplifiez pas assez, vous perdez le lecteur. Au surplus, la science est un sujet difficile, qui relève soit de l’inutile et du rébarbatif, soit du potentiellement explosif, quand l’étude scientifique constitue une menace, réelle ou supposée, pour un fonds de commerce bien établi, que ce fond de commerce soit économique ou politique. Même les plus grands scientifiques comme Carl Friedrich Gauss et Charles Darwin(1) rechignaient à publier leurs travaux : trop d’ennuis pour zéro bénéfice. Quand on lit comment Louis Pasteur a été trainé dans la boue par ces infects francs-macs, à commencer par Clemenceau, on nourrit de sérieux doutes sur les Lumières. Les découvertes d’Évariste Galois, le matheux gauchiste, et de Georg Mendel, le moine généticien, ont été reconnues à leur juste valeur plus de 20 ans après leur mort : ces deux scientifiques étaient décalés par rapport à leur époque. Il ne suffit pas d’avoir raison, il faut aussi choisir le bon moment.

Pour résumer mes principaux griefs, je dirais que les frères Bogdanoff font un méli-mélo, qui embrouillera le lecteur non scientifique :

  1. Méli-mélo entre mathématique et physique.
  2. Méli-mélo entre physique et métaphysique.
  3. Méli-mélo entre modèle théorique et preuve expérimentale.
  4. Méli-mélo entre mécanique quantique et relativité.
  5. Méli-mélo entre le consensus académique et leurs « trouvailles » personnelles.

Le lecteur qui s’intéresse aux Sciences consultera plutôt avec profit certains bons auteurs comme :
Henri Poincaré : la Science et l’Hypothèse.http://www.ebooksgratuits.com/html/poincare_science_hypothese.html ou Champs Sciences.
Richard Feynman :http://fr.wikipedia.org/wiki/Cours_de_physique_de_Feynman (Nature de l’intuition : kezako ?)
Erwin Schrödinger : http://fr.wikipedia.org/wiki/Qu%27est-ce_que_la_vie_%3F (le fondateur de la biologie moléculaire, l’eusse-tu crû ?)
Roger Penrose : Les deux infinis et l’esprit humain, Champs, Flammarion.
Pierre-Gilles de Gennes : L’Ordre du chaos.

Même si vous ne comprenez pas 100% de ces livres, ce qui est mon cas, ce que vous comprenez est solide : c’est déjà beaucoup. Tous les auteurs ne peuvent pas prétendre à cet objectif. Ces lectures vous laissent le sentiment mitigé que vous avez avancé dans la connaissance, mais que cette connaissance reste très limitée. Le début de la sagesse, Madame Michu !

Pour revenir au livre « La fin du hasard », mon avis est que l’essentiel n’y figure pas, mais qu’il s’y trouve des erreurs manifestes comme page 26 :

Impossible de connaître à la fois la vitesse d’un photon (un grain de lumière) et sa position dans l’espace.

La vitesse d’un photon est connue très précisément, c’est la vitesse de la lumière, toujours constante dans le vide.
Cette erreur démontre que si les deux frères ont reçu une teinture mathématique, par contre la physique leur échappe quelque peu. Le principe d’incertitude est très mal formulé.  Dans le cas du photon, qui ne possède aucune masse, son impulsion est reliée à sa fréquence. Donc, la détermination simultanée et précise de la fréquence et de la position d’un photon va poser problème, d’après le principe d’incertitude d’Eisenberg.
L’essentiel du problème physique, qui ne figure pas dans le livre, est le suivant :
Le monde atomique est indéterminé, alors que le monde qui nous entoure est déterminé : comment concilier ces 2 réalités ? mystère et décohérence.
Pour essayer d’expliciter un peu la chose : le hasard est une notion intuitive, et la mécanique quantique est tout sauf intuitive. Un électron n’est ni gaucher, ni droitier : il est à la fois 50% gaucher et 50% droitier. Par contre, votre chat(2) ne sera jamais à la fois 50% mort et 50% vivant. C’est bizarre, mais c’est comme ça. Que va-t-il devenir ce satané minou, aussi mort que vivant ? Vivre ou mourir, il lui faudra bien choisir, peut-être en tirant à pile ou face, mais alors il n’y aurait pas cette fin du hasard promise par nos deux auteurs. Décidément, on ne sortira pas du problème.

Les deux frères Bogdanoff se livrent à de longs développements sur la cosmologie, où ils mélangent allégrement les faits établis (le rayonnement fossile du corps noir à 4°K) et les modèles hypothétiques. La cosmologie présente le grand avantage qu’il est impossible d’y faire des expériences, ce qui permet de dire beaucoup de choses, mais cela peut se transformer en inconvénient quand la Science est basée sur l’expérience depuis Aristote et Galilée. Comme la cosmologie n’a aucun impact dans la vie quotidienne, sauf erreur ou omission de ma part, cet état de fait ne gêne personne, à part les cosmologues fonctionnaires qui essaient de justifier leur rémunération. Il faut bien faire bouillir la marmite.

Relation entre Science et Métaphysique :

C’est le terrain de jeu favori entre les équipes des différentes écoles de pensée. Chaque équipe essaie de trouver dans la Science des preuves irréfutables de la validité de sa doxa. Peine inutile !
La Science ne s’est jamais occupé de Dieu, un trop vaste sujet, et surtout trop flou et rebelle à l’expérience !
L’homme observe des phénomènes, il essaie de les prévoir, d’en démêler les causes, d’en anticiper les conséquences, et d’y échapper, si ces conséquences sont dommageables. C’est déjà bien de la peine, mentale et matérielle. On ne voit pas bien ce que Dieu vient faire dans cette histoire.
Pour vos angoisses personnelles, il vous restera toujours le pari de Blaise Pascal, cet horizon à la fois indécidable et indépassable. Aide-toi et le Ciel t’aidera ! Et surtout méfiez-vous des marchands de bonheur, de toutes obédiences ! Le bonheur gratuit, c’est comme le mouvement perpétuel : cela n’existe PAS.
Les philosophes du 21e siècle, espèce en voie d’extinction comme les dinosaures, tentent de survivre en créant le buzz sur le thème « La valeur de la Science ». Le sujet me semble aussi porteur que « La valeur de la Truelle » : si vous êtes maçon, franc ou pas franc, ce sujet peut vous causer, mais si vous êtes vigneron, vous en rigolerez, ce qui me semble la seule réaction saine.
Le scientifique doit absolument éviter de se retrouver dans la situation d’Henri 4 : pas très catholique pour les catholiques, pas assez hérétique pour les réformés. Tout le monde veut votre mort, et quand Ravaillac eut commis son méfait, tous les Français ont réalisé, un peu tard, que c’était la dernière connerie à faire.

Saint Thomas, priez pour nous, pauvres scientifiques !

Note 1 : Charles est un prénom qui me semble porter la chance, pas comme François qui est surtout porté par des ringards désastreux, hormis François Rabelais, l’inclassable.
Note 2 : En fait, ce n’est pas votre chat, qui se porte bien, mais celui de Schrödinger.

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A propos Le Rabouilleur

Les affaires et les sciences : telles sont mes deux occupations. Devise : nous n'irons pas à Canossa ! ni à Chicago !
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