Histoire de Vlad l’Enfumeur

Histoire inspirée de faits réels

Le cinéaste suédois Ingmar Bergmann subit un chantage de son épouse Ingrid qui lui dit :
J’en ai plus qu’assez de tes névroses. Donc, j’ai pris rendez-vous pour toi avec le psychiatre le plus renommé de Suède, un dénommé Vlad l’Enfumeur. Si tu ne vas pas au rendez-vous, ce sera la grève illimitée du sexe, comme chez Aristophane, qui était plus inspiré et plus joyeux que toi.
Ingmar Bergmann se retrouve dans le cabinet de Vlad l’Enfumeur, et se raconte pendant une heure.
A la fin de la consultation, Vlad l’Enfumeur donne son diagnostic à Ingmar Bergmann, avec un projet de thérapie.
Vous avez de très belles névroses, et il me serait possible de les traiter sans difficultés. Mais je ne pense pas que cela soit souhaitable. Et je ne le ferai donc pas, car j’en ai décidé ainsi. Et ma décision est irrévocable et sans appel.

Question de Bergmann
Pourquoi refusez-vous de me soigner ?

Vlad l’Enfumeur :
L’explication de mon refus est purement rationnelle et économique, car je ne fais JAMAIS dans le sentiment. Si un patient est en manque d’empathie, je lui délégue mon assistante, Mademoiselle Fantomette, qui me soulage de cette partie pénible, car il faut le dire, répétitive et ennuyeuse de la psychothérapie. Mais ce n’est pas nécessaire dans votre cas. Dans votre personnalité, les névroses sont la source de votre créativité. Sans vos névroses, vous ne pourriez pas faire de films, et vous ne savez objectivement rien faire d’autre. Donc vous n’auriez plus de revenus. Si vous n’aviez plus de revenus, votre épouse vous quitterait, car les femmes sont toutes obsédées par la sécurité matérielle ! Toutes ! Les pires sont les perverses narcissiques qui pratiquent l’escroquerie aux bons sentiments comme toutes ces mauvaises comédiennes d’outre-Atlantique. D’autre part, vos névroses ne sont pas bien graves et ne mettent en danger ni vous, ni votre entourage. Je n’en dirais pas autant pour les troubles de la personnalité-limite, ce qui n’est pas votre pathologie. Raison de plus pour ne pas vous traiter.

Bergmann, interloqué, abasourdi, décontenancé, se met à plagier Lénine :
Alors ? Que faire ?

Réponse de Vlad l’Enfumeur :
Vous ne faites RIEN. Personne n’est parfait. Nous avons tous les défauts de nos qualités. C’est ainsi depuis que le monde est monde, et personne n’y pourra rien changer. Vous ferez semblant de vous soigner pour sauver les apparences avec votre épouse. Je vais vous donner l’adresse d’un authentique charlatan, le docteur Sigmund Frikenstein qui fera parfaitement l’affaire.
Évidemment, les termes de notre entretien doivent rester secrets, et ni votre épouse, ni cet escroc de Frikenstein ne doivent les apprendre. Vous raconterez à Frikenstein que vous rêvez de tuer votre père, un fort honnête homme, que je connais et que j’apprécie, même si c’est un psychorigide luthérien de première classe. Frikenstein raffole de ce genre d’histoires invérifiables, et ensuite, il en fait des livres, qui font s’esclaffer tous les vrais professionnels de la psychiatrie. Le plus hilarant dans son affaire, c’est que des femmes surdiplômées et inexpérimentées gobent les sornettes de cette fripouille. Méfiez-vous quand même de Frikenstein ! Il est très cupide et très arrogant, au point de se prendre pour un prophète, sachant qu’il a très mal digéré l’Ancien Testament, comme tous les esprits superficiels. Vous ne rigolerez pas avec le docteur Frikenstein ! Et surtout pas avec son tiroir-caisse, qui n’accepte que du liquide, bien sûr !

Si vous le trouvez trop cher ou trop pénible, je vous recommanderai à son jumeau maléfique, le docteur Laakan, un autre phénomène. On m’a rapporté qu’il fait des promotions commerciales en ce moment, comme sa petite boutique périclite, malgré ses relais d’influence dans la presse, et maintenant la télévision. Laakan est le meilleur bouffon mythomane de notre corporation, qui en compte beaucoup : exceptionnel comme garde-malade, inexistant comme guérisseur. Il ne sait guérir qu’un seul trouble, la ménopause, avec la méthode du Cardinal de Retz : il donne du temps au temps. La révolution des neuroleptiques à réduit à néant ses belles théories sur la parlotte. La reconversion en gourou pour rombières dorées sur tranche restait bien la seule solution pour maintenir son train de vie, assez dispendieux.

Par contre, avant d’aller voir Frikenstein, vous devriez m’envoyer votre épouse Ingrid pour une consultation. Je devrais pouvoir l’enfumer avec les chansons habituelles. Je lui raconterai que vos névroses sont si compliquées, que seul l’éminent Frikenstein est susceptible de les soigner, moyennant un temps inconnu, mais sans doute assez long. J’en profiterai aussi pour lui prescrire des fumigations de ma préparation magistrale et secrète d’herbes médicinales, préparation qui a contribué à ma réputation et à ma fortune. Vous devriez constater qu’après une petite fumigation votre épouse verra la vie en rose. Et je tiens à le préciser : sans risque d’addiction à ma connaissance.
Je vous propose de nous revoir d’ici trois mois, pour faire le point sur votre dynamique de couple. En effet, le retour d’expérience est essentiel dans mon métier, comme dans le votre. Autant éviter de rejouer un mauvais scénario qui a déjà fait un bide dans le passé, si c’est possible. Pendant ces trois mois, je serai absent de Suède, car je vais étudier le chamanisme sibérien, ou plutôt ce qu’il en reste après les ravages du communisme. Avec un peu de chance, je peux trouver dans la tradition chamanique un remède explicable par les méthodes de la chimie moderne et qui donnera des résultats intéressants. En cas d’urgence, vous pourrez vous adresser à mon assistante, Mademoiselle Fantomette, qui assurera l’intérim en mon absence. Voilà ! Maintenant vous savez tout ce qui vous est nécessaire pour avancer dans la bonne direction.

Ingmar Bergmann :
Je vous remercie pour ces conseils, qui me semblent plus venir d’un magicien des apparences que d’un médecin. Je suis étonné par votre bon sens et votre esprit logique, car on chuchote beaucoup de choses dans votre dos, notamment que vous êtes un déséquilibré.

Vlad l’Enfumeur :
On raconte beaucoup de choses dans mon dos, toutes plus fausses les unes que les autres. Je laisse les commères colporter des ragots bidonnés sur mon compte, car cette occupation trompe leur ennui, et qu’elle m’arrange bien, comme cela arrangeait les affaires d’Hamlet, prince de Danemark de jouer au cinglé. Grace à ce rideau de fumée, je peux mener en toute discrétion et toute quiétude mes recherches scientifiques, et appliquer la maxime d’Épicure : cache ta vie.
Comme Arthur Schnitzler, mon défunt confrère de Vienne, je suis naturellement devenu misogyne par déformation professionnelle, à force d’écouter ces dames raconter leurs histoires tordues et leurs manigances dans mon cabinet. Néanmoins, je ne suis pas sexiste pour autant, et je ne vois pas pourquoi l’art du maquillage serait réservé exclusivement aux femmes. Il faut toujours pouvoir et savoir lutter à armes égales avec les représentantes du beau sexe.
Sinon, nous finirions tous comme René Descartes, mort tragiquement en 1650, ici-même à Stockholm, par la faute impardonnable de cette grande malade de reine Christine Vasa, vraisemblablement une borderline.
Cette borderline meurtrière ne savait pas ce qu’elle faisait, mais elle ne fut pas pardonnée : la suite de sa vie ne fut qu’une douloureuse, interminable et chaotique descente aux enfers. Mais c’était peut-être la volonté du Tout-Puissant. Qui peut savoir ?
Certainement pas moi ! Je ne suis pas prêtre, et, comme le Cardinal Mazarin, je n’ai aucune intention de le devenir, à court, moyen ou long terme. D’ailleurs, le Cardinal Mazarin traita le cas de cette borderline en appliquant la maxime bien connue : si vous ne pouvez pas résoudre un problème, exportez-le !
Après un nouveau meurtre à Fontainebleau, il exporta la malade en 1658 à Rome, aux bons soins du pape Alexandre, qui se retrouva le garde-malade de ce boulet pour des raisons à la fois spirituelles et temporelles.

Mais, encore une fois, je ne suis pas sexiste, et je connais aussi des borderlines mâles, tous séducteurs compulsifs comme le vicomte de Valmont des Liaisons dangereuses, qui devient la marionnette d’une perverse dénuée d’affect, la marquise de Merteuil. Je vous raconterai les dessous sales de cette histoire tragique et toxique dans une autre consultation.
En attendant, vous pouvez toujours lire L’idiot de Dostoïevski, qui peint un tableau clinique de cette pathologie chez une femme perdue. Mais je vous préviens : c’est une histoire absurde, qui culmine dans un dénouement hallucinant. Je ne vous apprends rien : Dostoïevski, ce géant de la littérature, n’a jamais écrit ni pour les idéalistes, disciples de Platon, ni pour les âmes sensibles, disciples de Rousseau. Dostoïevski s’est beaucoup battu avec les nihilistes, comme dans Les frères Karamazov, avec cette proposition qui utilise la métaphysique : Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis. Pour ma part, j’ai repris son argument à mon compte, mais en évacuant la métaphysique : Si rien n’est sacré, alors tout est permis. L’idéalisme, dont le nihilisme est juste une forme extrême, ressemble au chiendent : il finit toujours par repousser dans mon jardin, ou plutôt ma patientèle. A chaque nouvelle génération, son nouveau lot d’idéalistes. Enfin, bref, refermons la parenthèse sur Dosto !

Ceci dit, je tiens à vous rassurer : la guerre des sexes n’aura pas lieu. Les deux parties auraient trop à perdre dans ce jeu à somme négative, mis à part le cas de certaines erreurs de la nature, qui n’est pas toujours bien faite; nous le savons, vous et moi. Nous sommes donc condamnés à la coexistence plus ou moins pacifique, pour le meilleur et pour le pire, dans des proportions aléatoires, nécessairement aléatoires, la vie n’étant pas un long fleuve tranquille ! Pour terminer la consultation, je vous suggère d’éviter les excès du comte Léon Tolstoï avec son épouse. Même pour un artiste comme vous, cela me semble un bon objectif, à la fois réalisable et souhaitable.

loup
Steppenwolf

A propos Le Rabouilleur

J'aime les belles femmes et le bon vin, mais dans la modération.
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Un commentaire pour Histoire de Vlad l’Enfumeur

  1. Turdus dit :

    Scientifique, vous n’êtes pas sans savoir que la mesure d’une grandeur physique a des conséquences sur la gradeur elle même, de même le psychiatre qui mesure la névrose de son patient, a d’ores et déjà agi sur la névrose, donc il ne fait pas « rien »

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